Une révolution totale, entretien avec Daniel Roche
Les Lumières sont une révolution de la pensée, mais pas seulement.
Elles voient aussi tout un bouleversement de l'environnement matériel
lié à l'essor des naissances et de la richesse, à l'entrée dans la société de
consommation et à l'explosion des échanges et des voyages.
Qu'est-ce que les Lumières ? Quelle est la nouveauté des Lumières ?
Daniel Roche : Quel historien n'aurait le vertige et ne serait intimidé d'avoir à répondre à cette question posée dès 1784 et à laquelle Kant a répondu ? Retenons trois idées de Kant.
1) La première : les Lumières sont une audace de la pensée, sapere aude, "ose penser par toi-même". Il faut
l'entendre comme une proclamation de l'émancipation de l'Homme par la connaissance. C'est oser critiquer
la tradition, la vision commune, exercer une pensée critique dans tous les domaines des idées.
2) Deuxième idée de Kant : cette pensée critique ne débouche pas sur un corps de doctrine universel.
3) Troisième idée : le travail pour éclairer l'humanité est toujours à recommencer.
[...] Que retenir alors au XXIème siècle de cet ensemble de valeurs et qu'en faire ? Je pense que nous devons rester fidèles à un certain nombre de principes qui ont été élaborés et discutés au XVIIIème siècle : liberté, égalité, fraternité des individus. [...] Finalement qu'est-ce qu'instaurent les Lumières ? C'est la démocratie.
La liberté est-elle centrale dans les Lumières ?
D.R.: Ne faisons pas de contre-sens : la notion de liberté est profondément une notion d'Ancien Régime. La noblesse y avait ses libertés, les parlementaires avaient les leurs, objets de négociations constantes avec le gouvernement royal. Toute une partie de notre conception des libertés en est héritée. Dans les Lumières, l'avancée décisive consiste à admettre l'universalité de la liberté. L'idée fondamentale que tous les Hommes sont libres et égaux en droits fait son chemin à travers la réflexion politique de Voltaire, Rousseau, Diderot... Mais les Lumières ce sont aussi les libertés économiques, qui ne sont pas d'ailleurs pensées sans limites. Quand Adam Smith publie Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, en 1776, il consacre un chapitre entier à la question des effets pervers de la liberté, qui détruit les protections sociales. Une préoccupation qui est toujours la nôtre.
Comment tout cela a-t-il commencé ?
D.R. : La pensée des Lumières s'est développée autour de deux noyaux fondamentaux de la culture européenne que sont la critique humaniste de la Renaissance et la transformation scientifique du XVIIème siècle. Disons que tout cela commence dans la seconde moitié du XVIIème siècle avec ce que Paul Hazard a désigné en 1935 comme "la crise de la conscience européenne". Partout en Europe, après 1650, les confessions religieuses ont été remises en question par des philosophes et des hommes de sciences d'une manière radicale. A cette époque, Hobbes, Spinoza, Leibniz, Locke et déjà Descartes un peu plus tôt ont chacun à leur manière mené le travail de sape contre les croyances et les valeurs traditionnelles. Ainsi, la société inégale, dominée par le respect de Dieu, du roi, des moeurs a commencé à être remise en cause. [...]
Les Lumières, c'est d'abord un mouvement d'émancipation de la pensée par rapport aux autres systèmes d'autorité, comme la religion. Cette désacralisation, ce détachement des principes d'autorité, sont-ils exclusivement le fait des élites intellectuelles ?
D.R. : Dans cette phase première de la "crise de conscience européenne", il s'agit majoritairement d'un mouvement d'universitaires, de théologiens, d'intellectuels. [...] La radicalisation de la fin du XVIIème siècle a pourtant débordé largement ces milieux d'élite, notamment du fait de la mobilité étudiante et parce que la crise intellectuelle a affecté les gens de peu. Et ce qui s'est passé alors, c'est que face à la contestation, l'attitude des gouvernements s'est en quelque sorte durcie sur l'affirmation de l'unicité religieuse. Par exemple, la révocation de l'édit de Nantes en 1685 peut être interprétée ainsi ; de même que le durcissement de la censure.
Mais on ne parle pas encore de "Lumières" alors ?
D.R. : Non, le mot commence à être utilisé dans toute l'Europe, dans le premier quart du XVIIIème siècle. Lumières, Aufklärung, Enlightenment... Mais attention à ne pas trop simplifier. Un homme comme Newton, à la fois mathématicien, astronome, physicien, fut à la fois un scientifique inscrit dans la révolution des Lumières et un grand esprit religieux, qui se passionnait pour l'explication des miracles de la Bible. Dans ce premier quart du XVIIIème siècle, l'essentiel des querelles et des débats porte encore sur les domaines de la théologie et de la science. Mais, dans une deuxième phase, à partir des années 1740-1750, la discussion s'étend à de nombreux domaines de la vie sociale et politique : l'administration, les institutions, l'économie, l'éducation, la justice... [...] Cela ne signifie pas que cela devait déboucher sur la Révolution. [...]
Cette nécessité de réfléchir à une nouvelle organisation des choses, par qui est-elle portée ?D.R. : Je ne pense pas qu'on puisse identifier les Lumières avec un groupe social. C'est plutôt un milieu de pensée, avec des références et des valeurs communes. On y trouve des individus très divers : tout le monde ne pense pas de la même façon. Diderot n'est pas d'Alembert. Et si d'Alembert quitte l'Encyclopédie après la crise de 1758, c'est qu'à un moment il ne s'est plus senti à l'aise, parce que les audaces qu'il voyait autour de lui le gênaient. Lui, ce qui l'intéressait, c'étaient les sciences, les mathématiques. Il n'était pas contre l'audace en matière de religion ou de politique, mais il était plus prudent.
La première idée à éliminer, en tout cas, c'est que les Lumières seraient bourgeoises. Il y a des Lumières aristocratiques et des Lumières bourgeoises. La seule chose qu'on peut dire c'est que les Lumières sont avant tout des professionnels de la pensée.
Que sait-on de la diffusion des Lumières ? Quels sont les premiers cercles à être gagnés par les idées nouvelles ?
D.R. : La ville est l'espace privilégié de la diffusion des Lumières. C'est là que se forme, au milieu du XVIIIème siècle, un "espace public", constitué par l'accès à la lecture, à l'écriture, à la discussion d'un nombre toujours croissant d'individus. Cet espace public doit beaucoup à l'efficacité accrue de l'école au XVIIIème siècle, qui a réduit l'analphabétisme, celui des garçons et un peu moins celui des filles. Les institutions scolaires sont encore en majorité contrôlées par l'Eglise, mais on trouve en leur sein des individus qui, depuis la fin du XVIIème siècle, s'interrogent eux aussi sur l'organisation du monde. L'ensemble de ces écoles forme à peu près 10% des classes d'âge ... C'est à la fois peu et beaucoup. C'est en tout cas insuffisant pour que des élites cultivées se forment.
Cette scolarisation plus efficace s'accompagne d'une plus grande mobilité, de l'école de paroisse au collège et à l'université... Ce n'est pas à Langres que Diderot pourvait fairedes études supérieures. Son père a accepté qu'il aille à Paris, avec l'espoir qu'il ferait une belle carrière ecclésiastique chez les Jésuites !
Les écoles et les collèges, les bibliothèques, les imprimeries et le commerce du livre se concentrent dans les villes. Et aussi les institutions de la "République des Lettres". La République des Lettres c'est le petit monde des érudits critiques, qui, depuis l'âge de l'humanisme, se rencontrent, correspondent, à l'échelle européenne pour débattre de problèmes théologiques et scientifiques.
Où se rencontrent-ils ?
D.R. : Il existe de multiples cercles de discussion : d'abord les sociétés savantes, littéraires, scientifiques ou philosophiques, qui se multiplient dans presque toutes les villes de France. Les sociétés savantes ont un statut officiel, car, dans l'ancienne société, que ce soit en France, en Angleterre ou ailleurs, le droit d'association n'existe pas. Elles ne peuvent donc exister sans l'autorisation de l'Etat et elles sont très surveillées. [...]
Ces sociétés qui regroupent les élites urbaines dans leur diversité, c'est-à-dire qu'elles rassemblent à peu près 10% de la société urbaine : un homme sur dix en ville et sa famille sans doute étaient touchés par ce mouvement des idées. Parmi ces hommes, on rencontre, bien sûr, des aristocrates et quelques évêques, mais les 3/4 d'entre eux ne font pas partie des ordres privilégiés. Le gros du recrutement se fait chez les lettrés de la robe (avocats et magistrats), les membres de l'administration royale, les médecins et quelques rares représentants de la bourgeoisie capitaliste (banques et commerce). [...]
Bibliothèque de l'université de Göttingen, gravure XVIIIè s.
Y
a-t-il encore d'autres relais à la diffusion des Lumières ?D.R. : A côté des sociétés savantes, il y a aussi tout un monde de société libre : clubs ou associations de discussion, qui offrent d'autres occasions de se retrouver et de discuter mais toujours entre hommes. Elles ne sont pas officielles, mais tolérées et surveillées.
A Paris, les musées et les lycées regroupent la bonne société autour d'un large programme où les arts, les sciences et les lettres sont rassemblés. [...] Après 1770, ces sociétés libres vont constituer un réseau important, qui comble les vides du réseau académique dans les petites villes.
Autre réseau : les loges maçonniques. La franc-maçonnerie, fondée dans la seconde moitié du XVIIème siècle en Angleterre, se développe partout en Europe après 1750, jusqu'à atteindre un millier d'ateliers, peut-être plus. Alors que les sociétés académiques regroupent 2 à 3 000 membres, les loges maçonniques en comptent 10 fois plus. C'est un milieu plutôt conformiste, mais qui donne une résonance à des idéaux nouveaux venus des Lumières : la tolérance religieuse (même si on reconnaît souvent la nécessité de pratiquer le culte du pays dans lequel on vit), l'égalité des individus dans le cadre de la loge. [...]
Enfin dans l'espace public, on a aussi l'habitude de citer les cafés. Pour ma part j'en doute un peu. Certes, les cafés offre un cadre propice à la diffusion d'idées et de valeurs mais c'est loin d'être toujours le cas ! On peut émettre les mêmes réserves au sujet des salons. La plupart du temps, le salon est le lieu de la rencontre mondaine plutôt que celui de débats philosophiques ou politiques. [...]
Les Lumières, est-ce vraiment un phénomène européen ? On dit souvent que Paris est la capitale des Lumières ...
D.R. : Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, avec l'Encyclopédie (1751-1772), avec l'Esprit des Lois de Montesquieu (1748), avec l'Histoire naturelle de Buffon (publiée à partir de 1744), les Lumières françaises se sont affirmées comme un modèle. Mais ce modèle français s'est construit dans la confrontation avec d'autres modèles européens ; il n'a jamais été isolé. Voltaire, par exemple, doit beaucoup à l'Angleterre. Les Lettres philosophiques (1734) ont été nourries par son exil plus ou moins forcé en Angleterre, entre 1726 et 1729, d'où il est revenu en défenseur de Newton, en porte-parole des idées de tolérance, qui y régnaient.
Les Lumières sont un phénomène totalement européen, et dès le départ. Les choses se jouent dans toutes les capitales universitaires et politiques, partout où il y a une université et une cour, des lieux d'enseignement, de publication : Florence, Paris, Vienne, Edimbourg, Londres ... [...]
L'Europe des Lumières, c'est un vaste réseau et certainement pas un seul centre (comme Paris) et une périphérie. C'est un monde de l'échange, où les institutions que nous avons évoquées sont fondamentales. Paris est une capitale entre les autres. Il est vrai que les Lumières françaises ont bénéficié de cette extraordinaire rencontre, au milieu du XVIIIème siècle, de Montesquieu, Buffon, Diderot et d'Alembert pour l'Encyclopédie, Voltaire et Rousseau ! Il est rare dans l'histoire de la pensée d'observer une telle concentration.
Interview publiée dans L'Histoire N° 307, mars 2006,
pages 34 à 44
pages 34 à 44
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